Interview Magazine Rolling Stone (n° 37 - Février 2006)
La voix sans maître, par Philippe BADHORN: Aux studios d’Abbey Road, dans l’ouest de Londres, on n’enregistre pas des Beatles tous les jours. John, un jeune assistant, raconte que, la semaine dernière, un haut responsable d’une grosse boîte a loué le studio 2 toute une journée pour s’entraîner « à dire un discours avec émotion ». Là où les Fab Four ont enregistré une bonne partie de leur œuvre. Là où Kate Bush a supervisé, avec Michael Kamen, les parties orchestrales d’Aerial, son double album enfin sorti après douze ans de silence discographique. C’est dans la salle de contrôle de ce même studio 2, un endroit cozy qui surplombe le vaste espace lambrissé où trône un Steinway et attend une armée de pieds de micro, que KB donne une de ses rares interviews. A vrai dire, la dame est en retard. Sa maison est cachée au nord de Londres et, apparemment, les embouteillages sont sérieux aujourd’hui. Elle arrive enfin, seule, un grand panier en osier à la main, dans lequel elle range un épais Filofax et toutes sortes de cahiers. On est d’abord un rien déçu. Les photos de presse atténuent le fait indéniable qu’à 47 ans, KB n’est plus la troublante sorcière blanche, la sensuelle sauvage, sophistiquée et excentrique, qui a affolé les sens des esthètes de toute une (voire deux) générations. Mais elle porte gracieusement ses formes épanouies, avec l’aisance de ceux qui sont bien dans leur corps. Nous nous installons côte à côte dans le canapé, devant un thé fumant. Le regard doucement scrutateur de ses yeux noisette, ce sourire craquant et indéfinissable, cette voix aux intonations profondément musicales : ils ne nous en faut pas plus pour être sous le charme.
Même si vous êtes une fidèle des studios Abbey Road, vous enregistrez essentiellement chez vous. Vous avez voulu, très tôt (dès 1983), ainsi avoir votre propre studio.
J’aime Abbey Road pour son atmosphère. C’est un endroit où je me sens totalement à l’aise. Mais disposer de son propre studio, ce n’est pas seulement une question de liberté artistique. De façon très pragmatique, c’est une question d’argent. Dès que vous vous engagez sur des longues périodes, la note devient effrayante. Dans un studio classique, je ne pouvais pas disposer du temps nécessaire pour expérimenter.
Vous avez entamé ce disque il y a 9 ans. Avez-vous dû beaucoup réenregistrer pour garder une cohérence dans le son ?
C’était un des points qui me pré-occupaient. Qu’il y ait une unité. Alors j’ai essayé de donner cette atmosphère globale de flottement, de flux. « King of the mountain », « Sunset » et « Architect’s Dream » sont arrivées très tôt. Mais dans la version définitive de « King of the mountain », on retrouve beaucoup de choses qui viennent des premiers essais, comme le clavier. La plupart des voix aussi, ont été enregistrées voici 9 ans. Par contre, on a enregistrées la batterie et le reste dans les 45 derniers jours (elle dit « années » au lieu de « jours », lapsus révélateur _ ndr), qui ont été une période très intense. C’est ce qui a été fait à ce moment là qui crée le lien. Quand on me dit que l’album ne ressemble pas un à assemblage de moments disparates, ça me fait immensément plaisir.
« King of the mountain » a été le tout premier morceau. Il évoque un Elvis vivant dans une sorte d’Olympe enfantin. On évoquait beaucoup des réapparitions d’Elvis à l’époque non ?
Oui, maintenant que vous le dites, c’est vrai. Je trouvais très jolie l’idée que quelqu’un qui a été tant aimé, soit toujours vivant et heureux, dans un espace, des limbes (dans la chanson , Elvis fait de la luge sur Rosebud, symbole de l’enfance et l’innocence perdue dans le film Citizen Kane d’Orson Welle_ ndr). Je me rappelle d’un show des années 50 avec Elvis. Le gars qui le présentait en parlait comme d’une personne simple et douce, pas comme d’une star égoïste et égocentrique. Je crois vraiment qu’il l’était au fond. Lorsqu’il a vieilli, on n’a jamais eu le sentiment qu’il était heureux. Peut-être qu’il était.
Est-il votre opposé ? Vous travaillez à votre propre rythme, vous avez réussi à avoir une vie en dehors du show-business. Lui avait perdu pied avec la réalité quotidienne.
Je crois que c’était profondément un « sweet and fun loving nice guy » qui avait du mal à dire non. Personne ne voudrait être aussi célèbre. On m’a déjà demandé si je me sentais comme Elvis. Heureusement non. Je ne suis pas aussi connue qu’Elvis, personne ne l’est. Sauf peut-être Franck Sinatra ou Marylin Monroe, mais elle est morte encore plus tôt que lui. C’est difficile de porter sur soi le regard du monde.
Vous n’avez jamais voulu être célèbre ?
Non.
Mais vous avez besoin de l’appréciation des autres ?
C’est ambigu, c’est vrai, comme pour tout artiste. J’ai passé beaucoup de temps sur ce disque. J’ai envie que les gens écoutent et apprécient la musique. Mais être un centre d’intérêt rend la vie plus difficile. On trouve tous que certains éléments de la vie moderne sont intrusifs. C’est difficile de garder son propre espace. Moi je me considère comme un écrivain. On ne me voit peut-être pas comme ça, mais c’est ma vision. Et un écrivain a besoin d’avoir les pieds ancrés dans la réalité. Ma famille, ma vie domestique sont incroyablement importants et essentiels à mon travail. Ça vient peut-être de mes racines irlandaises, du côté de ma mère.
Mais vous n’aimez pas qu’on vous décrive comme une recluse.
Non, parce que je ne le suis pas. Un reclus, c’est quelqu’un qui ne voit personne, ne sort jamais. Ce n’est pas mon cas. Je vois des gens mais je passe beaucoup de temps en studio, et je ne vais pas dans beaucoup de fêtes ou de premières. Tout spécialement, lors de ces dix dernières années, j’ai mené une vie très normale. Et j’en ai été heureuse. La seule chose, c’est que j’ai parfois craint de ne pas finir ce disque. Le temps s’est évaporé durant ces dix ans. Je n’avais pas vraiment prévu que ce soit aussi long. J’aurais été terrifiée si on me l’avait dit. Mais ça a été du temps productif.
Vous vous êtes surtout consacrée à votre fils...
J’ai déménagé à la campagne. On a dû reconstruire un studio. J’ai eu Albert (Bertie, en 1998_ndr) c’est difficile de faire un disque et d’élever un petit garçon. Mais tout le temps que j’ai passé avec lui n’a pas été perdu. Il sait que sa mère est assez connue, mais ça n’a pas été un poids pour lui. Je suis une personne normale, pas une entité bizarre et absente.
Vous protégez votre vie privée, mais une chanson porte le nom de votre fils (Bertie) et c’est la déclaration d’amour maternel la plus entière que j’aie jamais entendue.
J’ai toujours introduit ma vie dans mon travail, mes amis, ma famille (un exemple très bushien : son compagnon Danny McIntosh joue de la guitare sur l’album, mais c’est son ex, Del Palmer, devenu ami, qui l’a enregistré et mixé_ndr). Mon travail est très, très personnel. Il est intiment lié à ma vie quotidienne. C’est une des raisons pour lesquelles je veux que ma maison soit un foyer et pas un aquarium à poissons rouges. J’ai un endroit, qui est mon foyer, ma base, et qui doit rester un peu secret. Mais comment ne pas avoir de chanson qui évoque mon garçon, alors qu’il a pris une place si énorme dans ma vie ? Je ne pense pas que je l’expose, ce n’est pas comme si je l’exhibais à la télévision. C’est à l’intérieur de mon espace créatif. Il y a des photos de Bertie dans le booklet du disque. Mais il ne ressemble plus vraiment à ça, ce n’est pas comme une photo dans un tabloïd. Mais c’est vrai, dans ce monde, et surtout ces cinq dernières années, énormément de programmes télé sont un culte de la célébrité. Je n’arrive pas y croire ! Ca a un côté amusant, mais je trouve ça complètement dément, et je ne veux surtout pas être partie prenante là-dedans !
Le déménagement, le bébé, d’accord. Mais votre perfectionnisme a aussi joué pour retarder l’échéance.
Le mot perfectionniste n’est pas forcément le bon. Je suis très soupe-au-lait et j’ai des opinions bien arrêtées. Pour obtenir les images que j’ai dans ma tête, c’est toujours délicat. Les gens croient que je passe des années à écrire une chanson. En fait, c’est souvent wooorg (elle fait mine de vomir_ndr). Ce qui est long, ce sont les arrangements, trouver la bonne atmosphère, la juste qualité émotionnelle des voix. Mais je n’essaie pas d’abraser toutes les erreurs. Je ne crois pas à la perfection. Par exemple dans « Mrs Bartolozzi », la voix joue avec le piano. Et il y a une partie que je déteste vraiment. Mais, intégré à l’ensemble, ça a une qualité émotionnelle que je n’ai pas retrouvée sur les autres prises. Cette version est un peu fausse, je ne prononce pas les mots exactement comme je le veux, mais l’émotion que je cherchais est là.
C’est sans doute la chanson la plus ambiguë de l’album (ses yeux pétillent quand je prononce le mot). Une ode au bonheur domestique (et surtout à la lessive), mais on peut lui trouver un sens plus sinistre.
Parmi mes amis, certains l’ont adorée, d’autres ont pensé que c’était un intermède comique, d’autres encore se sentis mal à l’aise, soit parce qu’ils pensaient que la chanson évoquait le maquillage d’un meurtre, soit parce que ça leur semblait trop personnel. Mais ce n’est pas forcément moi.
Vous ne voulez pas que tout soit « brillant et propre » ?
J’effectue beaucoup de travaux ménagers, et j’aime particulièrement la lessive. Il y a une connexion entre le lavage, les habits et la personne qui porte ces habits, l’eau qui tourne dans la machine à laver et la mer. Je fais beaucoup de lessives, surtout depuis que j’ai un enfant. C’est une manière, je crois, d’être près de mes racines et près de la vie. Gamine, je voyais ma mère laver et être la personne centrale de la maison (son papa était médecin). C’est incroyablement important pour moi. J’aime avoir cette connexion avec ce travail. Tenir une maison, je ne le vois pas comme un servage.
Les féministes vont apprécier. Par contre, vous chantez aussi Jeanne d’Arc (Joanni), sans bague au doigt et armure étincelante.
Pour cet album, je voulais avoir deux disques. L’un est un concept autour de la variation de la lumière et des chants d’oiseaux au cours d’une journée. L’autre évoque des personnes très différentes, Mrs Bartolozzi, Elvis ou Jeanne d’Arc, sont archétypes, tous très forts.
Vous êtes un mélange des trois ?
Vous le pensez ? Peut-être (rire)
Vous avez toujours eu une image mystérieuse. Vous intriguez.
Franchement, je ne me sens pas très mystérieuse, et je suis surtout étonnée de l’accueil que je reçois. D’où j’étais, je pensais m’être fait oublier. Chaque année, je me disais que le disque devait se finir, et puis, à un moment, il a été clair qu’il faudrait deux disques. Après un temps aussi long, je voulais présenter quelque chose de consistant. Il ne sort aujourd’hui plus beaucoup de doubles albums. Mais ça a bien compliqué les choses. Il fallait que les chansons du premier disque ne sonnent pas comme des rebuts, et que le disque-concept ne soit pas trop court. Que ce soit un vrai double album.
Dans le CD « concept » (A sky of honey), les oiseaux sont les narrateurs de certains morceaux.
Je jouais avec cette idée du langage, de la relation entre le langage et la lumière. Dans ce pays, nous avons de superbes oiseaux chanteurs, et il y a un lien avec le jour ; leur chant est comme une célébration de la lumière.
On sent votre émerveillement profond face à la nature.
Je suis souvent bouleversée par la puissance et la beauté du ciel et de la mer. Ils sont tellement partie de ce que nous sommes. J’ai vécu dans le centre de Londres pendant longtemps. Et je suis venue à la campagne, surtout pour élever mon garçon. Quitte à revenir en ville quand il sera plus grand. Mais j’essaie de préserver ce lien avec la nature.
Le disque s’achève sur un dialogue entre votre rire et le chant d’un oiseau. Le rire est aussi un langage ?
Oui bien sur. Je ne sais pas exactement où se situe la connexion entre le langage humain et celui des oiseaux ; peut-être là. Quand quelqu’un rit, le son prend des formes qui ont une similarité avec leur chant. Et le rire, à l’origine, ne marque pas seulement l’amusement, il a un rapport avec l’agressivité, la revendication du territoire.
Un de vos personnages est un homme qui cherche de nouvelles décimales du nombre Pi. Vous le trouvez fascinant, ou absurde ?
C’est un type de personnages fascinant. Des chercheurs qui se sont donné une mission dans la vie, qui sont totalement concentrés sur l’extension de cette équation. Mais tout dire, c’est surtout l’idée de chanter les nombres qui m’a attirée. Je voulais voir s’il était possible d’interpréter presque toute une chanson basée sur ces séquences de chiffres et faire ressentir de l’émotion. C’est un sentiment tellement différent, chanter les choses qui n’ont pas de contenu émotionnel propre.
Comme chanter dans une langue étrangère ?
Là, je chante un peu de français et d’italien. J’ai déjà chanté des mots étrangers dans d’autres morceaux. C’est toujours très particulier. Tu connais les mots, mais leur sens n’est pas totalement intégré. C’est parfois libérateur.
La chanson « How to be invisible » reprend un thème qu’on trouvait dans une chanson de Radiohead (« How to disappear » sur Kid A) qui l’avaient eux-mêmes pris dans un bouquin.
Vraiment ? (elle semble un peu secouée) Si je l’avais su, je ne l’aurais pas écrit. Tout le monde a des idées, et je déteste qu’une des miennes ne soient pas originale. C’est quelque chose dont j’avais très peur, toutes ces années. Que des thèmes de mes chansons soient exploités par d’autres, avant moi.
Votre fils a grandi. Vous allez pouvoir travailler plus vite...
Je ne veux plus que ça traîne aussi longtemps. Comme vous le dites, mon garçon est plus âgé, le studio est reconstruit. Mais j’avais sans doute besoin de ce délai. La plupart des artistes finissent lessivés par le rythme disque-promo-tournée.
Je trouve que cet album est positif, qu’il diffuse une sorte de paix.
Vraiment ? Très bien. C’est aussi pour ça que j’ai eu besoin de temps, je n’étais pas dans un espace aussi heureux quand je l’ai commencé (encore sous le choc du décès de sa mère, Hannah, en 1992_ndr).
Est-il vraiment nécessaire de vous demander si l’on vous verra sur scène ?
Je n’ai fait qu’une tournée (le Tour of life , long de 28 dates, en 1979_ndr). Mais ça non plus, je ne l’ai pas planifié. Je voulais enregistrer deux disques puis faire un double show. Mais avec The Dreaming, je me suis complètement laissée absorber dans le processus de la création d’un disque. Je prenais en charge la production : ça a été très important mais très dur pour moi. J’avais des choses à prouver. J’ai reçu pas mal de coups de gens, du label ou non, qui pensaient que je n’y arriverais pas. Pour qui se prend elle celle-là ? The Dreaming n’a pas eu le succès qu’il attendait. Puis j’ai construit mon studio, travaillé sur « Hound of Love » (son disque le plus acclamé, en 1985, qui comportait aussi une suite conceptuelle sur une face. Aerial en est clairement la suite, à 20 ans de distance_ndr). Là j’ai eu ma revanche. C’est sur la production que j’ai concentré mon énergie de ces années-là. Je me suis aussi pas mal investie dans les vidéos. Je suis le genre de personne qui ne peut pas faire les choses à moitié.
C’est aussi une question de contrôle ?
Le live est plus aléatoire. Peut-être. Pourtant, je me suis vraiment amusée sur cette tournée. C’était un peu comme un cirque. On a tellement ri, mais j’étais complètement épuisée. C’était très différent de la création musicale. J’essayais d’être meilleure chaque soir. C’est vrai, un jour je devrais refaire des spectacles. Mais ça me rendrait tellement nerveuse ! A chaque fois que je monte sur scène (pour un ou deux morceaux lors d’occasions spéciales, pour des amis comme Peter Gabriel ou David Gilmour_ndr), j’ai un tel trac. Je n’ai pas totalement confiance dans ma maîtrise de la scène. Mais je suppose que ça irait, avec beaucoup de répétitions.
Est-il vrai qu’on a inventé le casque microphone pour vous ? Pour vous permettre de danser en chantant lors de cette fameuse tournée ?
Oui, c’est un technicien son qui est arrivé avec cette idée. Je lui ai conseillé de la breveter. Il m’a répondu : « Comment breveter ce bricolage fait avec un porte-manteaux ? »
La technologie a énormément évolué. Pour quelqu’un comme vous, c’est une bénédiction ou une malédiction ?
Une des raisons pour lesquelles j’aime les vieux disques des Rolling Stones, c’est que ça sonne un faux, un peu crado, mais c’est organique et humain. Les ordinateurs peuvent rendre les choses plus rapide mais, bien entendu, on a la tentation de toujours mieux contrôler le son. On a des ordinateurs dans le studio, mais j’essaie de garder l’aspect humain au premier plan. La musique n’est pas une question de beats qui tombent à la bonne place.
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